Sur les réseaux, on la connaît pour son franc-parler, et son engagement sur la diversité des corps. Pendant treize ans, elle a été photographe. Aujourd’hui, Miss Buffet Froid s’est repositionnée comme consultante en personal branding. Elle aide celles et ceux qui ne savent pas comment se mettre en valeur à se reconnecter avec ce qui les rend uniques. Un parcours atypique, fait de mille détours (animation culturelle, radio, insertion professionnelle…) avant de comprendre que la photographie n’était qu’un outil au service d’une conviction plus profonde. Celle de révéler aux gens la puissance qu’ils portent en eux sans en avoir conscience.
Pour cette nouvelle interview de The Facets (Portrait du mois), elle revient sur son vécu, ses déclics et sa vision du personal branding comme outil de connaissance de soi.
Aujourd’hui, tu es experte en personal branding. Quel était ton parcours avant de rentrer dans ce domaine ?
Je fais partie de ce que j’appelle les OVNIs. Très tôt, j’ai fait plein de choses en parallèle. J’ai commencé à travailler à côté du lycée, et j’ai fait de la radio. À l’école, j’étais nulle dans un cursus scientifique. Très bonne en bio, mais catastrophique en maths et en physique ! Et en même temps, je multipliais les expériences : animation culturelle, radio, femme de ménage, insertion professionnelle des jeunes diplômés, entrepreneuriat de spectacle, un passage dans un sex-shop, du bénévolat au planning familial… Des milliers de choses différentes !
Ce qui a toujours été constant, c’est mon amour du cinéma et de la musique. C’est vraiment ce qui a guidé ma vie, et ça explique mon virage vers la photographie. Quand je faisais du conseil auprès de jeunes diplômés, je leur répétais sans arrêt « Avant de postuler chez McDo, tentez un truc qui vous fait vibrer. Vous venez de faire sept ou huit ans d’études, ne vous bradez pas ! ». Mon ADN, c’est ça : dire aux gens qu’ils ont peut-être des pépites en eux sans en avoir conscience.
À force de le répéter aux autres, je me suis dit qu’il fallait que je l’applique à moi-même. C’est comme ça qu’en 2010, je me suis lancée en tant que photographe. Puis les choses ont pris une ampleur que je n’avais pas anticipée. Je n’avais pas conscience que la photographie était en réalité un outil au service de ce qui m’animait vraiment, ce besoin de prouver aux gens qu’ils ont de l’or dans les mains. Même s’ils ne s’en rendent pas compte, parce que la société ne nous apprend pas à nous connaître.
Toutes ces expériences m’ont menée à comprendre ce qui m’animait vraiment. Aujourd’hui, que ce soit en photographie ou en accompagnement, mon travail consiste à faire en sorte que la personne, telle qu’elle est, se déploie et se réaligne avec une puissance dont elle n’a souvent pas conscience. C’est un chemin que j’ai moi-même parcouru. Je suis en situation de handicap puisque je suis malentendante, très probablement neuroatypique, et je fais de la dyscalculie (ce qui explique mes difficultés en maths). Je suis aussi en situation d’obésité et hypersensible. Dans notre société, on associe souvent ça à de la faiblesse, alors que c’est simplement une sensibilité plus développée à certaines choses.
Pendant très longtemps, j’ai pensé être dysfonctionnelle. Aujourd’hui, quand je vois la puissance que j’ai sur les réseaux et les transformations que je vis, je réalise à quel point le système a tout fait pour me faire croire ça.

Qu’est-ce qui t’a fait basculer vers la photographie et le personal branding ?
Il y a eu un événement vraiment déterminant. J’ai failli perdre mon grand frère, qui a dix ans de plus que moi. J’avais quarante-deux ans à l’époque, j’en ai quarante-huit aujourd’hui. Ce genre de moment te fait réaliser que tu peux disparaître du jour au lendemain. Je n’ai pas d’enfant, je n’en avais pas forcément envie non plus. Et je me suis regardée en me disant que je m’ennuyais dans ma vie, sans vraiment savoir pourquoi.
À partir de là, j’ai commencé à mettre des choses en place, et j’ai fait des rencontres déterminantes, notamment Laurine Bemer et Alice Cathelineau, qui ont chacune été une véritable claque. Ce que je trouve génial, c’est qu’en trouvant les bonnes personnes, on ouvre la porte à tout un écosystème.
L’autre déclic important a été mon rapport à l’argent, qui était problématique. En France, ce rapport-là est souvent conflictuel, surtout quand on vient, comme moi, d’un univers très centré sur l’humain et le sens. Dès qu’on parle d’argent, ça devient presque un gros mot. Laurine et Alice m’ont montré qu’on pouvait gagner beaucoup d’argent tout en restant profondément généreuse et humaine. Elles m’ont fait comprendre que l’argent n’est qu’un outil qui décuple la personne que tu es. Si tu hiérarchises les gens et que tu es opportuniste à la base, l’argent va amplifier ça. Mais si tu places l’humain au centre de ton business, l’argent va démultiplier cette dimension-là aussi. Ça a été un vrai déclic pour moi.
Le nom que tu adoptes sur les réseaux, Miss Buffet Froid, d’où vient-il ?
C’est une longue histoire. Beaucoup de gens pensent que c’est un pseudo, mais pour moi ça n’en est pas un. Mon nom civil, c’est un peu comme un dead name. Plus personne ne l’utilise depuis vingt-six ans. Seules l’URSSAF, les impôts et la police s’en servent encore. Ce qui en dit long sur mon envie de parler à ces institutions !
Depuis toute petite, j’ai eu le sentiment que mon prénom civil ne me correspondait pas. J’avais déjà plein de petits surnoms. Le nom « Buffet Froid » vient de mon amour du cinéma et de la musique. J’animais une émission de radio où je mixais du metal avec des bandes originales de films, et je cherchais un nom de film. J’ai ouvert mes livres (je faisais des études de cinéma) et je suis tombée au hasard sur Buffet froid. Je voulais un nom à la fois festif et un peu dérangeant, alors je l’ai gardé.
Je me suis rendu compte qu’on ne s’adresse pas de la même façon à quelqu’un qui se présente comme une femme ou comme un homme sur les réseaux. Et surtout, quand je me présentais dans un contexte professionnel en disant « bonjour, je m’appelle Miss Buffet Froid », il y avait deux réactions possibles : soit du mépris et un jugement immédiat, soit de la curiosité. Ce nom me permet de faire un tri énorme parmi les gens avec qui j’ai envie de travailler.
Aujourd’hui, les gens m’appellent Buffette, et ce nom, je l’ai complètement intégré. J’ai même fait établir un acte notarié en 2016 qui atteste qu’il est convenu que tout le monde m’appelle Miss Buffet Froid ou Buffette, et non mon nom civil.
On te connaît pour ton franc-parler et ton côté assumé. Est-ce qu’il y a eu des moments où tu t’es demandé s’il fallait step back ? Ou au contraire ça a toujours été « je fonce, je suis comme ça, et si ça ne plaît pas, tant pis » ?
Ce serait mentir de dire qu’il n’y a jamais de moments de doute. J’ai par exemple publié un post sur Instagram qui m’a valu un vrai shitstorm grossophobe. Ça ne touche pas mon intégrité, parce que je me suis énormément intéressée à la sociologie et à la mécanique psychologique des haters. Je sais que ces personnes ont besoin de décharger quelque chose qu’elles n’arrivent pas à gérer dans leur propre vie. Ça parle de leur problématique, pas de la mienne. Ce qui m’agace, en revanche, c’est le temps que je perds à bloquer des gens. Ce matin encore, sur LinkedIn, j’ai reçu des messages grossophobes après avoir évoqué cet épisode.
Mais ce qui est extrêmement puissant, c’est que chaque fois que j’aborde un sujet un peu touchy, je reçois aussi un tsunami de messages privés de personnes qui viennent me remercier d’assumer ce que je dis. C’est ça qui compte pour moi. Je ne cherche pas la provocation pour la provocation, je cherche à connecter avec des gens qui pensent comme moi. Ce sont mes clients chouchous, et je suis intimement persuadée que ce que je raconte va faire sens pour eux.
Après, je reste humaine, avec mes moments de doute. Je me connais très bien. Si je n’ai pas beaucoup dormi ou si j’ai mes règles, j’apprends à reconnaître ce qui se joue dans ma tête, et ça m’aide à prendre du recul. Il m’arrive de me demander si je suis allée trop loin, d’y réfléchir, puis de me dire non et d’avancer. J’ai fait des posts que je trouve rétrospectivement ratés mais en général, à moins d’avoir fait quelque chose de vraiment grave, les gens oublient assez vite.

Comment le personal branding et la photographie nourrissent-ils l’un l’autre dans ton travail ?
C’est une super question. Pour moi, le personal branding est avant tout un outil de connaissance de soi, et j’insiste vraiment là-dessus. La méthode que j’emploie pour travailler l’image de marque des personnes que j’accompagne consiste à les réaligner avec leur ADN, avec ce que j’appelle leur colonne vertébrale.
Cette approche se nourrit de mes passions pour les neurosciences, la sociologie et l’histoire de l’art. Cette dernière permet de comprendre énormément de choses sur les diktats de beauté et sur notre rapport à l’image. Tout ça alimente à la fois une meilleure connaissance de moi-même et une meilleure compréhension des personnes que j’accompagne, qui traversent souvent les mêmes problématiques que moi. Ça peut paraître étonnant qu’une meuf punk comme moi parle de sociologie ou de neurologie, mais ce sont des sujets qui me passionnent vraiment, et c’est ce qui nourrit ma pratique.
Comment tu accompagnes quelqu’un qui ne sait pas du tout comment se mettre en avant visuellement ?
Avant de se mettre en avant visuellement, il faut d’abord savoir si la personne se connaît elle-même. Je passe alors par des outils que j’appelle de l’archéologie. On va chercher dans le passé, un peu comme si on entrait dans une grotte.
Ce que je trouve fascinant, c’est que notre cerveau oublie tout ce qui lui est familier. C’est pour ça qu’enfant, on doit se concentrer pour porter une cuillère à sa bouche, alors qu’adulte, c’est devenu automatique. C’est pareil quand on conduit : on peut arriver à destination sans même avoir eu conscience du trajet. Le cerveau traite huit mille informations par seconde. Donc il met de côté tout ce qui est familier, y compris, souvent, tout ce qui constitue notre identité profonde.
Mon travail consiste à aller rechercher tout ce qui est devenu familier, donc invisible, chez la personne. Un peu comme quand on construit un biopic ou une série sur quelqu’un. On va chercher qui sont les personnages principaux de son histoire, quels ont été les rebondissements, et on choisit stratégiquement les éléments à mettre en avant, sans jamais lui faire jouer un rôle qui n’est pas le sien. On réaligne ensuite ces éléments avec ce que la personne a envie de dire dans sa communication.
Certaines personnes que j’accompagne se livrent facilement sur des sujets très intimes, d’autres restent plus pudiques. Les deux sont ok. L’essentiel, c’est de construire ce biopic qui leur ressemble vraiment. J’aime prendre l’exemple de la série Netflix sur Rafael Nadal. J’avais de lui l’image d’une bête de compétition, et la série a choisi de mettre en avant son humilité, ainsi que des problèmes de santé très violents qu’il a traversés en continuant à jouer et à gagner. Ce sont des choix : on ne raconte pas ce qu’il fait le matin en se levant, on sélectionne ce qui sert le propos. C’est ça, la marque personnelle. Ne pas jouer un autre personnage, mais choisir ce qu’on a envie de mettre en lumière ou non.

Fait étonnant : tu as donné une conférence nue. Comment ça s’est passé, comment tu t’es sentie, on a besoin d’en savoir plus !
Je remets ça dans le contexte : je suis montée sur scène pour le séminaire des Rêveuses Entrepreneuses de Cécile Neuville. C’est là que Mélanie Monchaux, qui organise un événement près de Lyon appelé Badass, m’a repérée et m’a proposé de monter nue sur scène pour son événement. Elle a été très surprise que j’accepte tout de suite ! Elle avait préparé toute une série d’arguments pour répondre à mes objections. Mais je n’ai pas de problème avec mon corps ou avec le fait de me montrer nue.
Mon rapport à mon corps est aujourd’hui assez apaisé. Je ne dis pas que je m’aime totalement, mais je ne dépense plus d’énergie à détester ce que je ne peux pas changer. On peut dire que je vois la vie comme un verre d’eau. Chaque jour, on a une certaine quantité d’énergie, et c’est à nous de choisir où la mettre. Je suis malentendante, j’ai une maladie dégénérative, je ne peux rien y changer. Concernant mon obésité, un psychiatre m’a un jour expliqué que ma prise en charge alimentaire depuis l’âge de sept ans avait été catastrophique. Ce qui explique en grande partie la situation. Alors oui, ça m’agace, mais je refuse de nourrir la rumination.
Donc quand on m’a proposé d’être nue sur scène, j’y ai vu un outil extrêmement puissant. J’avais autour de 46-47 ans, un corps qui n’a rien des formes pulpeuses habituellement mises en avant, du ventre, pas de taille marquée. Je me suis dit que voir un corps comme le mien sur scène pourrait être précieux pour d’autres femmes. J’ai eu la confirmation que j’avais bien fait. Plusieurs femmes sont venues me voir après pour me dire que c’était la première fois qu’elles voyaient un corps proche du leur, montré autrement que sous le prisme de la maladie. C’est un vrai sujet : les personnes qui, comme moi, vivent avec une maladie ou un handicap sont souvent réduites à ça, alors qu’elles sont d’abord des professionnelles à part entière.
Je précise que le public était exclusivement féminin. Si ça avait été mixte, je ne l’aurais pas fait, le propos n’aurait pas été le même. L’idée, c’était que ces femmes prennent conscience qu’un corps comme le nôtre peut exister sur scène autrement que par le prisme de la maladie, et même être applaudi. Je ne l’ai pas fait pour moi, mais pour transmettre ça. C’est un engagement plus large chez moi : montrer la diversité des corps, des femmes de plus de 45 ans, mais aussi être consciente de mon privilège de femme blanche sur ces questions (je pense notamment au travail de Nina Ramen sur ces sujets, qui questionne par exemple les codes du personal branding selon qu’on est une personne racisée ou non).
Pour terminer, si tu devais donner un conseil à une personne qui a peur de s’affirmer, ce serait quoi ?
Il y a tellement de choses à dire ! D’abord, il faut se concentrer sur son message. Ce qu’on va recevoir en retour, en bien ou en mal, ne parle en réalité que des insécurités de la personne qui l’envoie.
Ensuite, quand tu fais du face caméra ou que tu publies, c’est que tu as un message à transmettre. En tout cas, les personnes que j’accompagne ont un business qui a du sens et des valeurs. Si tu as un message capable de transformer des gens, pourquoi le garder pour toi ? Avant de me lancer, je me disais : « pense à la petite Buffette qui aurait eu besoin d’entendre ça ». J’aurais gagné un temps fou si j’étais tombée sur moi plus jeune.
Enfin, même si vous êtes persuadés de n’avoir rien d’exceptionnel, sachez qu’on est toutes et tous la « connasse » de quelqu’un. Impossible de faire l’unanimité, notre cerveau cherche la validation de nos pairs, mais on est passés de tribus de vingt personnes à des milliards. Ce qu’on oublie, c’est qu’on est aussi l’inspiration de quelqu’un. Je pense par exemple aux femmes entrepreneures qui sont aussi mères, parfois seules. Ce sont des profils que je trouve incroyablement inspirants.
On a toutes et tous quelque chose qui va accrocher les autres, et on n’est pas obligé d’avoir vécu des choses terribles pour ça. Parfois, il suffit de raconter quelque chose de personnel. Dites sur les réseaux : « je pense que je n’ai rien d’exceptionnel, je ne sais pas quoi dire », vous serez surpris du nombre de personnes qui vous répondront « moi aussi ». C’est ça, la marque personnelle, c’est aller chercher ce qui va résonner chez les autres. Au fond, les gens se fichent un peu de moi en tant que Buffette. Ce qu’ils aiment, c’est ce que je viens faire résonner chez eux. Et ce qui fait qu’on m’apprécie, c’est que je me permets d’être moi-même, avec toute ma vulnérabilité et tous mes défauts, là où beaucoup de gens n’osent pas, à cause des codes attendus. Je montre qu’on peut être extrêmement puissant et efficace sans rentrer dans ce moule.
Un immense merci à Miss Buffet Froid d’avoir pris le temps de répondre à nos questions avec autant de sincérité et de générosité pour ce nouveau Portrait du mois !
















